Le mouvement des indignés


    Mouvement des indignés : vers un nouvel âge de la démocratie ?

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    Provencracie
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    Date d'inscription : 12/06/2011

    Mouvement des indignés : vers un nouvel âge de la démocratie ?

    Message  Provencracie le Jeu 3 Nov - 18:45

    Mouvement des indignés : vers un nouvel âge de la démocratie ?

    Par Thomas Coutrot (3 novembre 2011)

    La révolte des Indignés ne faiblit pas. Pour Thomas Coutrot, économiste et coprésident
    d’Attac, ce mouvement est appelé à durer, car il « touche des ressorts profonds dans la conscience des citoyens du monde entier ».
    Ce n’est pas un simple mouvement social. Il exprime l’aspiration à une
    démocratie réelle, c’est-à-dire le pouvoir du peuple et pas des
    oligarchies, la lutte contre la privatisation de l’État par la finance
    mais aussi par la classe politique. Sur nos places publiques s’inventent
    aujourd’hui de nouvelles pratiques et un nouvel âge de la démocratie.

    Le mouvement des Indignés n’est pas un feu de paille. Son extension rapide dans le monde
    – entre la révolution tunisienne de décembre/janvier et l’occupation de
    Wall Street, il se passe moins d’un an – atteste qu’il touche des
    ressorts profonds dans la conscience des citoyens du monde entier. Les
    pouvoirs iranien ou chinois craignent eux aussi comme la peste une
    « révolution Twitter ».


    Ce mouvement passera par des hauts et des bas. Il connaîtra des tentatives de récupération : M. Trichet qui « interprète le message » des Indignés et Mme Merkel qui les « comprend »...
    Il aura des points forts et des points faibles (comme la France en ce
    moment). Mais il est appelé à durer et à marquer profondément le climat
    politique mondial des années à venir.


    La raison en est simple : la crise actuelle met à nu les mécanismes
    de confiscation du pouvoir et des richesses construits depuis trente ans
    par le néolibéralisme sous couvert de formes politiques démocratiques.
    La fusion des élites financières et étatiques – nulle part aussi
    institutionnalisée qu’aux États-Unis avec l’achat en toute transparence
    des hommes politiques par les lobbyistes des multinationales – éclate au
    grand jour avec les plans faramineux de sauvetage de la finance et
    leurs corollaires, les plans d’hyper-austérité imposés aux peuples.


    Le compromis entre capitalisme et démocratie est aujourd’hui épuisé


    Ces plans suscitent bien sûr des résistances sociales. Grèves,
    émeutes, manifestations syndicales se succèdent dans les pays les plus
    touchés. Mais le mouvement des Indignés n’est pas un simple mouvement
    social. Il n’exprime pas seulement le point de vue de catégories
    spécifiques de la population – jeunes, retraités, salariés, femmes… –
    touchées par des politiques régressives. Il n’agrège pas des individus
    appartenant à des groupes sociaux aux intérêts communs et qui
    chercheraient à faire pression sur les décideurs politiques pour
    infléchir leurs décisions en leur faveur. C’est avant tout un mouvement
    citoyen radicalement démocratique, dont le sens profond est clair : le
    compromis entre capitalisme et démocratie permis depuis deux siècles par
    le système représentatif est aujourd’hui épuisé.


    Reprenons les trois principales critiques adressées au mouvement,
    pour montrer les incompréhensions qu’il suscite et, en creux, son
    caractère radicalement novateur.


    « Ils n’ont pas de revendications ! » Même si des assemblées
    populaires ont pu élaborer des listes de revendications très variées, le
    mouvement en lui-même ne porte aucune exigence positive fédératrice. Sa
    critique de la domination des banques et des politiciens ne
    s’accompagne pas de mots d’ordre simples qui définiraient des buts à
    atteindre. L’important n’est pas là : il est dans le refus par les
    simples citoyens que des représentants élus prennent des décisions
    contraires à la volonté populaire. Il est dans l’exigence que chacun-e
    puisse peser, contrôler, participer aux décisions. Il est dans
    l’exigence de la démocratie réelle.


    « Ils n’ont pas de porte-parole ! » Justement… Les Indignés
    expriment une critique radicale de la confiscation « démocratique » du
    pouvoir par des élites autoproclamées et (en général) confirmées par le
    vote. Ils ont compris le caractère antidémocratique de toute
    représentation, où les représentants, aristocratie légitimée par
    l’élection, s’érigent en pouvoir sur le peuple (ou, dans les syndicats
    ou associations, sur les adhérents…). Le refus de tout porte-parole
    permanent, le souci obsessionnel d’éviter qu’un ou plusieurs individus
    s’élèvent au-dessus du mouvement en prétendant – avec malheureusement
    son assentiment – le représenter reflètent une compréhension très
    profonde des mécanismes de la domination politique dans tout système
    représentatif.


    « Ils rejettent la politique. » Aberration suprême que cette
    accusation, qui revient souvent chez des militants d’extrême gauche
    déçus de voir qu’ils sont l’objet de la même méfiance que les
    politiciens sociaux-démocrates ou de droite. Ces militants sont
    indignés… que leurs tentatives de faire prévaloir la juste ligne dans
    les assemblées populaires se heurtent à la volonté farouche des citoyens
    de ne pas abdiquer leur libre-arbitre, au bénéfice d’un groupe
    politique constitué qui les instrumentaliserait dans sa conquête de
    places ou dans la compétition politique institutionnelle. Comme si le
    fait que des citoyens s’emparent des places publiques et y mettent en
    débat les affaires communes n’était pas une manifestation éclatante de
    leur passion de la politique au sens noble du terme !


    Le capitalisme parlementaire a dépouillé la démocratie de son contenu subversif


    C’est ainsi du moins que les Anciens voyaient la démocratie, et ce
    jusqu’aux révolutions bourgeoises du XVIIIe siècle. Les historiens de la
    démocratie (Pierre Manent, Yves Sintomer, et même Pierre Rosanvallon)
    ont montré comment les révolutionnaires avaient pour la plupart une peur
    bleue de la démocratie. Celle-ci signifiait pour eux pouvoir de la
    populace, rejet des hiérarchies sociales, fussent-elles basées sur la
    propriété ou le talent, exigence de participation directe de chacun aux
    affaires de tous. Ils ont montré le lent processus par lequel la
    bourgeoisie a fini par accepter le suffrage universel, après l’avoir
    dépouillé de presque tout caractère subversif. La participation directe
    des citoyens, le tirage au sort des titulaires de charges politiques
    pour éviter la confiscation du pouvoir par sa professionnalisation, qui
    étaient jusqu’en 1789 unanimement associés à l’idée originelle de
    démocratie [1],
    sont devenus des aberrations incompréhensibles pour des « Modernes »
    tout occupés à accumuler le capital et les jouissances matérielles. Le
    capitalisme parlementaire, ce deuxième âge de la démocratie, a largement
    dépouillé celle-ci de son contenu égalitaire et subversif.


    Mais les Indignés rejettent les ersatz de démocratie. La crise
    sociale, la crise écologique, l’affaissement des imaginaires
    consumériste et productiviste intimement liés au capitalisme ne
    permettent plus la légitimation des notables, possédants ou experts,
    fussent-ils choisis par des électeurs formatés par des systèmes
    éducatif, productif et médiatique générateurs de résignation et de
    passivité sociales. Face à l’effondrement de ce monde confisqué par des
    élites qui montrent chaque jour davantage leur irresponsabilité,
    l’exigence qui monte chez les citoyens est celle d’imposer une
    démocratie réelle, c’est-à-dire le pouvoir du peuple et pas des
    oligarchies.


    L’invention d’un troisième âge de la démocratie


    Ce cadre d’interprétation définit alors des tâches assez précises
    pour les amis de l’émancipation. Les aspirations des Indignés ne peuvent
    se concrétiser que par l’introduction de réformes politiques
    fondamentales, qui abolissent la privatisation de l’État non seulement
    par la finance mais par la classe politique elle-même. L’impulsion pour
    imposer ces réformes ne peut naître que de la rue, mais leur
    concrétisation suppose une révolution institutionnelle. Les places
    publiques sont aujourd’hui les laboratoires où les citoyens-chercheurs
    construisent des pratiques radicalement démocratiques pour éviter la
    confiscation représentative : tirage au sort des animateurs d’AG ou des
    orateurs parmi des volontaires, rotation systématique des charges
    fonctionnelles, construction d’une pensée collective par l’écoute active
    et le refus de la dictature de l’urgence, préservation d’une structure
    horizontale d’organisation…


    Ces pratiques s’ancrent dans des expériences historiques nombreuses,
    quoique souvent refoulées, en particulier dans la tradition libertaire
    et autogestionnaire du socialisme. Elles prolongent bien des innovations
    portées par le mouvement altermondialiste depuis dix ans. Elles ne
    visent pas la tâche, impossible dans des sociétés vastes et complexes
    comme les nôtres, d’éliminer toute représentation, de généraliser la
    démocratie directe pour toutes les décisions. Ces innovations doivent et
    peuvent déboucher, dans les années qui viennent, sur des innovations
    institutionnelles radicales qui arracheront l’État des mains des
    oligarchies. Sur l’invention d’un troisième âge de la démocratie, où la
    représentation serait enserrée dans l’étau du contrôle populaire.


    Thomas Coutrot, économiste, membre du conseil scientifique d’Attac


    Ce texte est également publié par Mouvements.info



    Notes

    [1] Montesquieu écrivait « le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par le choix est de celle de l’oligarchie ».


    sources : http://www.bastamag.net/article1871.html

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