Le mouvement des indignés


    15 M : de l’indignation à l’action, retour sur l’émergence d’un mouvement social historique

    Partagez
    avatar
    Provencracie
    Dev
    Dev

    Messages : 1068
    Date d'inscription : 12/06/2011

    15 M : de l’indignation à l’action, retour sur l’émergence d’un mouvement social historique

    Message  Provencracie le Ven 22 Juil - 15:08

    http://www.cadtm.org/15-M-de-l-indignation-a-l-action#haut
    15 M : de l’indignation à l’action, retour sur l’émergence d’un mouvement social historique

    16 juillet

    par
    Jérome Duval


    En Espagne, l’indignation comme prémices à une
    mobilisation d’ampleur couvait déjà bien avant le 15 mai à travers de
    nouvelles organisations telles que Juventud sin futuro |1| regroupant des jeunes contre la précarité et la marchandisation de l’éducation ; La Plataforma de Afectados por la Hipoteca-PAH pour le droit constitutionnel à un logement digne et contre les expulsions ; No les votes contre le vote envers les partis majoritaires et corrompus ayant approuvé la censure sur Internet via la loi Sinde, etc. La Coordinadora de Asambleas de Barrios y Pueblos de Madrid,
    coordonnait déjà depuis janvier plusieurs assemblées de travailleurs
    constituées dans différents quartiers à Madrid principalement pour
    impulser une nouvelle grève générale après celle du 29 septembre 2010,
    la première contre le gouvernement Zapatero.

    Tout semblait donc prêt pour que la « génération Tahrir », de
    la place du même nom symbolisant la révolution en Egypte, elle-même
    consécutive à la révolution tunisienne, atteigne l’autre rive de la
    méditerranée...

    15 mai, l’indignation descend dans la rue

    C’est maintenant certain, le 15 mai 2011 fera date dans l’histoire.
    Après la manifestation du même jour convoquée par le mouvement naissant Democracia Real Ya, plusieurs centaines de participants, s’inspirant de l’occupation historique de la place Tahrir au Caire |2|,
    décident de ne pas en rester là et occupent la place centrale de la
    Puerta del Sol à Madrid. Leur délogement au petit matin par la police
    n’a fait qu’amplifier le phénomène et en quelques heures les « indignés » occupent l’espace public dans tout le pays en criant en pleine campagne électorale : « ils ne nous représentent pas », ou bien « ils l’appellent démocratie et ça ne l’est pas » |3|.
    C’est alors encore plus nombreux qu’ils reviennent sur la Puerta del
    Sol pour installer leur campement (« acampada ») : cette fois « l’acampadasol »
    est née. Aussitôt d’autres villes s’y mettent et bientôt les places
    publiques sont occupées dans plus d’une cinquantaine de villes
    espagnoles. Pourtant ignoré puis décrié par les médias comme repaire de
    dangereux fauteurs de troubles, tantôt hippies tantôt anarchistes
    violents, le mouvement prend de l’ampleur, s’enracine et s’organise.
    L’effervescence, l’exaltation, la motivation d’un peuple trop longtemps
    résigné est à son comble et Democracia Real Ya est débordé par l’ampleur de la mobilisation. Chaque « acampada »
    sur chaque place de chaque ville ou village est indépendante et
    s’organise à travers ses assemblées générales, elles-mêmes organisées en
    multiples commissions (logistique, action, éducation, économie,
    internationale, presse, diffusion, etc.). Les manifestations ou actions
    sont quotidiennes. Ça grouille et ça donne la chair de poule, un peuple
    organisé pour l’action. Comme à chaque fois lors de mouvements sociaux
    importants, la conscientisation des participants se fait à toute allure
    et a de quoi surprendre le citoyen incrédule. Corruption, démocratie
    réelle, loi électorale, justice fiscale, endettement…, tout y passe ou
    presque, les informations et connaissances se transmettent à travers les
    réunions incessantes et internet. Tout vient confirmer la raison
    d’agir. Plus nécessaire que jamais, le mouvement se renforce jour après
    jour. Les mobilisations se sont même poursuivies en bravant
    l’interdiction émise par le pouvoir à la veille des élections
    municipales et régionales du 22 mai où le PP (Parti Populaire,
    opposition de droite) a remporté une écrasante victoire (37,5 % pour les
    municipales). Cela dit, il est important de relativiser cette victoire
    du fait que le nombre des électeurs abstentionnistes, des votes blancs
    et nuls est supérieur au nombre de votants ayant choisi le PP. Si l’on
    rapporte le nombre de votes pour le PP au nombre des électeurs inscrits,
    le score du PP n’est plus que de 24,4 % face à une abstention de
    33,7 %. |4|


    Chaque « acampada » élabore, non sans difficulté, son cahier
    de revendications le plus démocratiquement possible. Toutes ces
    exigences politiques se rejoignent plus ou moins et on note parfois une
    bonne dose de radicalité. La question de l’audit de la dette est relevée
    à Séville, à l’assemblée de Logroño |5|
    comme au sein la commission économie de Madrid, il est souvent fait
    état de la nécessaire nationalisation des banques, de l’interdiction des
    paradis fiscaux ou de la scandaleuse impunité des politiciens
    corrompus... Mais la liste des revendications est longue et en
    perpétuelle amélioration. L’apprentissage de la démocratie est
    fastidieux et tout le monde est conscient qu’un tel mouvement doit se
    vivre dans la durée pour concrétiser ses objectifs et les transformer en
    victoires. Ce n’est que le commencement d’une longue lutte qui
    s’internationalise. Dès le 25 mai, plusieurs dizaines de milliers de
    manifestants dans plus d’une vingtaine de villes grecques se mobilisent
    sur le même mode d’action que les indignés espagnols, le mouvement ne
    cesse de s’amplifier là aussi et s’étend rapidement à une soixantaine de
    villes ; les assemblées populaires s’enchaînent devant le parlement
    d’Athènes qui a été bloqué plusieurs fois par les manifestants. Pour le
    moment sans communes mesures, d’autres initiatives similaires ont lieu
    dans d’autres pays et quand la police évacue les campements, des
    assemblées populaires se poursuivent malgré tout sur les places
    publiques comme en France, en Belgique, au Portugal |6| ou ailleurs…


    Le 27 mai, la police catalane prétextant devoir faire place nette en
    vue des célébrations de la Ligue des champions prévue pour le lendemain
    évacue violement la place de Catalogne. Les plaques d’identification
    dissimulées sous les gilets des policiers catalans (« Mossos »)
    leur permettent d’agir en toute impunité et on dénombrera plus de 100
    blessés et des dizaines de détenus. Tout est embarqué ou jeté, matériel
    informatique compris. Face à cela des manifestants affluent
    pacifiquement de toutes parts pour reprendre « leur Place ». « Felip
    Puig |7|,
    démission ! » sera dorénavant un mot d’ordre central maintes fois
    scandé. C’est donc malgré tout une victoire : la violence a
    décrédibilisé le gouvernement catalan, les indignés poursuivent
    l’occupation de la place et la journée se termine sur une manifestation
    de plusieurs dizaines de milliers de personnes contre les coupes
    austères dans le budget de la santé ou l’éducation. Le campement de
    Lleida, une autre grande ville catalane (nord-est), a également été
    évacué.

    La plupart des villes ont décidé de lever le camp les unes après les
    autres afin de décentraliser les assemblées dans les quartiers et
    renforcer la participation locale, décision qui incombe à chaque
    assemblée générale. Un « point information » subsiste parfois,
    comme à Madrid pour divulguer l’information depuis différentes
    commissions ou quartiers vers le public. Le 4 et 5 juin, des
    porte-parole de plus de 53 villes ayant convergé sur la capitale ont
    exposé, lors de la première rencontre « inter-acampada », les
    idées et propositions issues des assemblées de quartiers, l’évolution du
    mouvement ainsi que les actions qui y sont débattues. Comme convenu
    lors de cette rencontre, la mobilisation lors de l’investiture des
    maires, conseillers municipaux et députés régionaux a été très forte. Le
    9 juin à Valencia les manifestants regroupés devant les Corts
    (Parlement régional) pour dénoncer la corruption des nouveaux élus se
    sont fait violemment charger par la police, occasionnant plusieurs
    blessés dont le député Juan Ponce (du parti Compromis) et cinq détenus.
    Le lendemain un concert de casseroles avait lieu devant la Mairie. Le 15
    juin, un mois jour pour jour après le début du mouvement, les
    manifestants ont encerclé le Parlement à Barcelone obligeant le
    président de la « Generalitat » |8|,
    Artur Mas, ainsi que la présidente du Parlement, Núria de Gispert, à
    rejoindre la Chambre catalane où sont débattues les coupes budgétaires,
    en hélicoptère. Atur Mas a évoqué un « usage légitime de la force » face au « chaos » qui s’est soldé par de nombreux blessés. Quand à Núria de Gispert, elle a lancé sans hésiter : « Nous ne méritons pas cet attentat à la démocratie ». Ce fut l’occasion rêvée de décrédibiliser le mouvement pour sa supposée violence

    19 juin, démonstration de force populaire et pacifique

    Le 19 juin 2011 est aussi une date qui marquera l’histoire des mouvements sociaux. Le peuple, de nouveau uni et pacifique, a « pris la rue »,
    dans de nombreuses villes d’environ 35 pays du monde répartis sur
    divers continents pour réclamer haut et fort une vraie démocratie
    assortie d’une justice digne de son nom, capable de punir les
    politiciens corrompus, juger les responsables de la crise et leur faire
    payer son coût. De Rabat à Bruxelles, de Lisbonne à Athènes, comme dans
    une soixantaine de villes espagnoles, l’indignation est à son comble.

    En Espagne la mobilisation semble avoir été au-delà des espérances et
    dès le matin, depuis les villages et quartiers, ce sont de nombreuses
    colonnes de manifestants qui ont convergé vers la capitale et les
    grandes villes, générant des effusions de joie lorsque celles-ci se
    rencontraient. Ayant convoqué plus tard dans l’après midi, Barcelone et
    Valencia ont pris le relais pour remplir les rues. Mais au-delà de cette
    indignation qui couvait déjà depuis longtemps, c’est bien l’émergence
    d’un nouveau type de rébellion sociale à laquelle les tenants de l’ordre
    politique ont affaire. Un mouvement social sans précédent qui se
    revendique non violent, sans étiquette partisane et qui veut montrer
    qu’il est possible d’en finir avec un système non-démocratique et
    corrompu intrinsèquement générateur d’inégalités et de pauvreté. Le défi
    à relever reste énorme pour un mouvement qui s’est ambitieusement
    autoproclamé dès le début « Spanish revolution ». Certes, la
    route est longue et il ne suffit pas de proclamer la Révolution pour la
    vivre. Cependant, passé le premier mois de ce mouvement historique,
    force est de constater qu’il porte en lui une essence révolutionnaire :
    un changement radical dans la façon même de procéder et de porter la
    lutte. Les assemblées se disséminent dans les quartiers et le mouvement
    prend une part active aux actions locales : pour soutenir les locataires
    menacés d’expulsions, pour une autre gestion de l’argent public en
    faveur des quartiers au lieu de grandes manifestations telle que la
    Formule 1 à Valencia qui coûte une fortune pour le contribuable, ne lui
    profite finalement peu voire pas du tout, et émet une quantité démesurée
    de gaz à effet de serre dont on pourrait aisément se passer (trois
    jours de mobilisation ont été organisés en parallèle à la F1 de Valencia
    les 24, 25 et 26 juin), etc.

    La victoire sociale de ce 19 juin 2011, consiste en premier lieu a
    avoir réussi à démonter le discours médiatique dominant dénonçant le
    caractère prétendument violent des manifestants là où on ne voyait que
    la violence de la police, infiltrée ou non, ou de quelques individus non
    représentatifs du mouvement. Cette stratégie bien huilée du pouvoir
    politique et des médias aux ordres afin de fracturer le mouvement est
    sans cesse répétée dès qu’il y a danger pour le système. Cela permet de
    diviser le mouvement entre pseudo-violents et non-violents, et surtout
    de générer un débat public afin d’éluder la vraie question de la
    violence extrême et quotidienne, celle intrinsèque au système
    capitaliste lui-même, celle qui n’hésite pas à réprimer des citoyens
    usant de leur droit à manifester pacifiquement, cette violence qui
    condamne à la misère la majorité de la population alors qu’une petite
    minorité poursuit sa course aux profits en temps de crises. Mais ce 19
    juin, la diatribe médiatique des politiciens dénonçant des actes
    barbares portant atteinte à la « démocratie » a été annihilée par
    ce soulèvement populaire de première importance ; les masses ont pris
    la rue de manière pacifique, contrôlant les éventuelles infiltrations de
    policiers en civil. La violence, arme ultime du pouvoir politique pour
    casser tout mouvement social semble, du moins pour le moment, avoir été
    écartée.

    Ensuite, alors que beaucoup pariaient sur un essoufflement et un
    manque de perspectives à long terme, cette démonstration de force du 19
    juin renforce l’idée d’un mouvement qui s’inscrit dans la durée, porteur
    de profondes revendications, en tête desquelles figure la dénonciation
    du Pacte de l’euro, véritable « contre-révolution silencieuse »
    totalement occultée par les médias dominants. Dès le lendemain de la
    manifestation, le 20 juin, une marche de plus de 500 km est partie de
    Valencia pour rejoindre Madrid en 34 jours durant lesquels les marcheurs
    visiteront 29 agglomérations où ils expliqueront en quoi consiste le
    mouvement du 15 mai (15M) et participeront à chaque étape aux assemblées
    populaires. En cours de route, plusieurs points de rencontre sont
    prévus pour d’autres marches qui s’élancent depuis Vigo, Pontevedra,
    Orense, Santiago, Cadiz… et doivent converger le 23 juillet à Madrid. Un
    calendrier de mobilisation se dessine avec comme date centrale le 15
    octobre, journée de mobilisation internationale. Le mouvement ne fait
    que commencer, le peuple veut une démocratie réelle, le pouvoir au
    peuple maintenant

    Notes

    |1| Lire le manifeste de Juventud sin Futuro : http://www.juventudsinfuturo.net/se...
    |2|
    Après 18 jours de rébellion, le mouvement révolutionnaire égyptien
    réussit à faire tomber le dictateur Moubarak qui démissionne le 11
    février et remet le pouvoir aux forces armées du pays.

    |3| “No nos representan”, “lo llaman democracia y no lo es”

    |4| Voir les résultats publiés par El País, http://resultados.elpais.com/elecci...


    |5| Dépêche Europa Press, 16 juin 2010 : 15M-. Asamblea Logroño exige un referéndum vinculante ante "un eventual rescate", http://www.europapress.es/la-rioja/...


    |6| Le campement de la place Rossio à Lisbonne a été évacué par la police le 4 juin 2011.


    |7|
    Felip Puig est conseillé à l’intérieur du gouvernement catalan et
    responsable de la violence inouïe de cette tentative d’expulsion.

    |8|
    La Generalitat est l’organisation politique de la Catalogne qui
    comprend le Parlement, la Présidence et les Ministères du gouvernement
    de Catalogne. Artur Mas a été élu président du gouvernement de
    Catalogne. Son parti, Convergence et Union (Convergència i Unió en
    catalan, abrégé en CiU) n’a pourtant reçu l’appuie que de 14.9% de
    l’électorat. Lire ¿Quién es antidemocrático ?, Vicenç Navarro, juin
    2011, http://www.vnavarro.org/?p=5832

      La date/heure actuelle est Jeu 14 Déc - 21:01